Entretiens La base Dumont d'Urville en Terre Adélie.

François Gourand - Météo-France

"Je rêvais d'Antarctique depuis l'adolescence"

17/04/2020

Météo-France est présent en Antarctique depuis les premières expéditions polaires. Chaque année, une vingtaine d'hivernants de plusieurs instituts scientifiques partent vivre un an dans des conditions extrêmes sur le grand continent blanc, installés sur la base Dumont-d'Urville en Terre-Adélie. En mars a débuté pour eux, avec l'hiver austral, une longue période d'isolement qui durera huit mois… François Gourand, météorologue, est actuellement présent sur place. Il vit sa deuxième mission en Terre Adélie. Gaétan Heymes vient d'en rentrer... Ils vous emmènent avec eux, le temps d'un entretien, pour partager leur aventure scientifique hors du commun !

Où êtes-vous ? Décrivez-nous l'environnement de la base…

François : La base est située pratiquement au sommet de l'île des Pétrels, principale île de l'archipel Pointe Géologie, situé à quelques kilomètres du continent antarctique, sur lequel nous avons une vue imprenable ! 

Gaétan : Le vaste continent antarctique barre l'horizon sud, l'ouest s'ouvre sur la mer parsemée d'îlots, à l'est se situent des îles protégées interdites d'accès, et le glacier de l'Astrolabe !

François : Généralement, à la fin de l'été austral (janvier-février), l'île est quasiment entourée d'eau, ce qui permet au bateau ravitailleur l'Astrolabe d'accoster au quai de la piste du Lion. Le reste du temps, dès début mars cette année, c'est la banquise qui prend le relais, qui étend considérablement les possibilités de promenades…

Qu'est-ce qui est le plus marquant, là-bas ?

François : Le blanc, partout, autour de nous, à perte de vue, pendant l'hiver (il y a un peu de fonte en été qui fait apparaître davantage les rochers des îles). Quand le soleil sort, c'est très lumineux en journée. Les levers et couchers de soleil offrent des reflets rosés ou bleutés incroyablement beaux.

Gaétan : Le plus marquant, c'est la lumière, chaque jour changeante… Les longues soirées lumineuses d'été, la fugacité de l'éclairage vers le solstice d'hiver, les jeux de lumière entre la mer, les icebergs, les halos solaires et lunaires...

Un iceberg figé dans la banquise reflète la lumière à proximité de la base Dumont d'Urville

Qu'est-ce qui a motivé votre décision de partir en mission en terre Adélie, coupé du monde, dans des conditions inconnues ?

François : La première fois que je suis parti, il y a 10 ans, c'était surtout la passion des grands déserts, des déserts froids surtout, qui m'a motivé. Je rêvais vraiment d'Antarctique depuis l'adolescence !

La seconde fois, c'était l'envie de retrouver ces paysages et cet environnement que j'avais tant apprécié la première fois… Je souhaitais aussi vivre à nouveau une vie de groupe d'hivernants, et y participer encore plus activement que lors de mon premier séjour.

Je rêvais d'Antarctique depuis l'adolescence !

Gaétan : Je voulais vivre une expérience personnelle et professionnelle hors du commun, dans un endroit qui me faisait rêver depuis longtemps.

 

Dans quel état d'esprit étiez-vous au départ ?

Gaétan : Soulagé ! Cela faisait de longs mois que je m'y préparais… Excité, à l'idée de débuter enfin l'aventure… Un peu anxieux aussi, sur ce que cela impliquait, la « distanciation sociale » avec mes proches que je ne verrai pas pendant un an !

François : j'étais excité par le voyage qui constitue une petite aventure à lui seul, particulièrement lors de la traversée en bateau de l'Océan Austral. Pour la seconde fois, j'étais impatient de retrouver l'Antarctique et l'Océan Austral. J'avais le sentiment d'aller au bon endroit, au bon moment.

J'imagine que l'excitation des premiers jours laisse place à la crainte d'un temps long... Comment passe le temps, à Dumont d'Urville ?

François : À l'excitation des premiers jours, des premières semaines, succède, notamment avec le début de l'hivernage, une phase de stabilisation, où l'on prend conscience qu'on est là pour un bon moment ! C'est assez inégal entre nous, certains, souvent particulièrement accaparés par leur travail, ne le voient pas vraiment passer. Pour ma part, je trouve qu'il passe plus lentement que dans ma vie métropolitaine. Je savoure davantage chaque heure, aussi bien au travail que lors des périodes de loisirs. C'est un luxe de savoir qu'on a des mois à passer sur un lieu à l'accès si restreint !

Gaétan : Contrairement à ce qu'on pourrait penser, le temps passe très (trop) vite en mission d'hivernage, il y a tant de choses à faire, son travail bien sûr, et la journée est bien rythmée, avec une place importante pour la vie sociale. Les repas durent longtemps, les soirées au séjour aussi, entre jeux, films, discussions, présentations…

Quand il fait beau, le paysage magnifique et la faune exceptionnelle incitent aux balades, la nuit les aurores sont fréquentes...

Comment vit-on sur la base ?

François  : On vit plutôt bien sur la base, avec un certain confort matériel. Le fait que nous soyons tous volontaires et souvent très motivés pour cette expérience donne une dynamique collective quasiment automatique qui est souvent porteuse.

Gaétan : On vit dans une petite chambre individuelle, qui sert surtout pour dormir et les jours où l'on ne travaille pas et où les conditions extérieures sont trop mauvaises. Sinon, cela se partage entre le bureau de la météo, le séjour pour les repas et les soirées, la salle de sport, les visites des autres hivernants dans les différents ateliers et labos, et bien sûr l'extérieur !

Quelles sont vos missions là-bas ?

François : Je suis chef de la station météo de Dumont d'Urville ! Elle a une mission historique d'observation du temps et du climat local, avec une station de mesures au sol (pression, température, humidité, vent, rayonnement solaire), mais aussi et surtout d'observation d'altitude : un radiosondage est effectué par le personnel de la station un peu avant 0 h UTC (10 h locales) tous les jours. 

Depuis que les moyens de communication ont été améliorés, notamment avec l'arrivée d'Internet, la prévision météo est devenu une mission cruciale ! Nous rédigeons deux bulletins quotidiens à destination de tous les personnels de la base, et qui permet d'organiser les activités, travail comme loisir.

Qu'est-ce qui vous motive le plus, en tant que météorologue ?

François : Découvrir chaque jour un nouveau climat, avec ses spécificités si différentes de ce que nous connaissons en métropole, avec une palette qui va de l'observation à la prévision est un métier passionnant. 

Gaétan : Contribuer (modestement) au réseau mondial d'observations, Dumont d'Urville étant la seule station météo habitée à 1000 km à la ronde ! Et être utile pour le bon déroulement des opérations logistiques et scientifiques sur le terrain. 

 

Avec quels autres scientifiques êtes-vous ?

François : La base ayant été installée historiquement à cet endroit pour y étudier la colonie voisine de manchots Empereurs, on y rencontre évidemment des ornithologues/écologues, qui étudient la faune locale. On y croise aussi des chimistes, glaciologues, physiciens de l'atmosphère. Des géophysiciens font aussi des relevés de sismologie et de magnétisme.

Un groupe de manchots Empereurs, sur leur chemin saisonnier de retour vers la manchotière

Votre plus belle expérience ?

François : Probablement le voyage qui mène en Antarctique ! Lle voyage garde quelque chose d'unique, traverser l'Océan Austral en bateau, se sentir voguer au milieu de cette immensité vers un continent encore immensément mystérieux est quelque chose…

Gaétan :  Difficile à dire ! Dans l'ensemble, la semaine de la MidWinter, une tradition bien ancrée dans toutes les stations de recherche en Antarctique, une semaine d'activités souvent festives pour marquer la moitié de l'hivernage. J'appréciais aussi les longues manipulations sur la banquise en octobre-novembre, pour cumuler longue journée en dehors de la base et manip scientifiques intéressantes sur des phoques de Weddell.

Rencontre mémorable avec un phoque de Weddell.

Votre pire expérience ?

François : Sans parler de pire expérience car il n'y a pas vraiment de souvenir désagréable qui se détache, la période de quasi nuit polaire (étant très proche du cercle polaire, la nuit n'est jamais totale ici) n'est pas très agréable, surtout quand on enchaîne les tempêtes ! On manque de lumière et donc de tonus.

Gaétan : Les circonstances un peu difficiles de la campagne d'été après l'hivernage, marquées notamment par l'incertitude sur le retour à cause d'une avarie de l'Astrolabe. Tout s'est enchaîné très vite et j'ai l'impression d'avoir un peu bâclé mes adieux avec la base... 

Qu'est-ce qui vous manque le plus ?

François : Les proches, famille, amis, par période. La plupart du temps, pas grand-chose, à part quelques fruits ou légumes frais !

Qu'est-ce que vous appréciez le plus sur place ?

François : Le fait d'être face à la nature peu altérée par la présence humaine, la sérénité ambiante, les liens spéciaux et forts qui se créent entre hivernants, avec ce sentiment d'être souvent utile à la communauté.

Gaétan : L'impression de ne pas être sur la même planète... Impression qui s'est un peu confirmée au retour. On a le sentiment d'être vraiment en décalage avec le reste du monde !

Avec quoi souhaiteriez-vous repartir de Terre Adélie ?

François : Avec le sentiment d'avoir vécu une belle année, épanouissante, et plein de beaux souvenirs en tête ou en photos. C'est bien ce que j'ai déjà vécu au retour en 2010 !

Gaétan : Peu d'objets matériels. Beaucoup de photos, des souvenirs gravés et de solides liens d'amitiés avec mes compagnons d'hivernage.

François : Le retour est un moment délicat. Il y a 10 ans j'avais choisi de l'amortir par étapes : Nouvelle-Zélande, un peu d'Australie, Canada, un peu d'États-Unis, et France, pendant une dizaine de semaines. En France, j'ai ressenti une certaine nostalgie des moments passés comme dans un long rêve, et l'envie d'avancer plus fort de cette expérience, plus sûr de mes choix.

Je conseille fortement à toute personne ayant un peu le goût de l'aventure, du voyage, et encore plus des zones polaires, de postuler pour venir vivre cette expérience unique en son genre. On a la chance de vivre pendant un an, en quelque sorte, « sur une autre planète » !